Je vais promener mon chien tous les soirs.
Il sera 21 h 30 quand je rentrerai chez moi. J'ouvrirai la porte
et ma femme me demandera si je n'ai pas eu froid. Ma femme sourit
tout le temps. Peut-être est-elle heureuse dans le fond...
Nous sommes mariés depuis 26 ans et 7 mois. Nous avons deux
enfants adolescents qui ne sont pas des trublions. Parmi nos amis,
leurs ados sont des tigres sauvages, mes enfants sont indépendants,
certes, mais sans férocité. De temps en temps, une
colère pour entretenir la voix et pour le spectacle, mais
franchement j'ai des enfants dociles qui fêtent Noël
en famille sans hurler à la mort. Mon épouse règne
magistralement sur la maison. Nous n'avons aucun souci d'argent,
si ce n'est que le prix du fuel domestique qui nous inquiète.
J'ai du mal à voir une faille dans tout ce bonheur rectiligne.
Je dispose tous les quinze jours, le dimanche midi, d'une belle-mère
charmante qui me couvre de cadeaux. Elle me vénère
parce que je sais prendre soin de sa fille unique. Mon beau-père
est grincheux et pourtant je suis le seul à le dérider.
Je n'ai pas la crainte du chômage. Pour l'instant la santé
de chacun est excellente. Demain, je sortirai le chien et je rentrerai
dans ce beau foyer à 21 h 30. Après-demain aussi.
Je suis le type sympa qui n'a pas de souci, toujours prêt
à rendre service. Mes amis me tapent sur l'épaule
en me disant que je suis le plus heureux d'entre tous. Ils ont divorcé
pour certains, d'autres ont des gros problèmes d'argent et
quelques-uns ont une double vie. Ces derniers vivent dans la terreur
d'être découverts par leur entourage.
Tout roule comme sur des roulettes. Je n'ai jamais trompé
ma femme. Deux ou trois fois j'ai ressenti quelques démangeaisons.
De simples vibrations, plus du domaine du fantasme que du domaine
du concret. Jusqu'au jour où...
J'ai rencontré une jeune femme, je devrais dire une fille
mal sous tous rapports. Un peu pute, beaucoup émancipée,
une paumée rêveuse sans la moindre réalité
dans l'esprit. Du no future dans la tête, un joint à
la bouche. Parfaitement inculte, particulièrement intelligente.
Maladroite, instable, irascible avec la tendresse d'une gosse écorchée
vive. Je l'ai ramassée dans la rue. Elle s'essayait à
la prostitution pour se loger, fumer et se faire de la tune, comme
elle disait. J'étais au pied d'une église, j'avais
un rendez-vous professionnel. Elle s'est approchée de moi
avec un sourire sale. Elle m'a proposé une passe, une pipe
si je voulais. Derrière l'église, elle connaissait
un recoin. Je lui ai dit non, elle m'a fait l'article. Elle suçait
super bien. J'ai oublié mon rendez-vous et je l'ai amenée
dans une brasserie. Elle s'est empiffrée de choucroute et
au dessert elle m'a dit que si je voulais la sauter ce n'était
pas un problème. Nous avons un peu parlé. Pas trop.
Que dire ? Je ne parle pas la langue des égarés,
je suis un rangé, un normal. Je suis tombé éperdument
amoureux d'elle. Je lui ai donné de l'argent pour qu'elle
aille à l'hôtel. Elle s'attendait à ce que je
lui tombe dessus. Je me suis simplement assuré qu'elle s'installait
bien dans la chambre. Je suis parti, je suis entré chez moi
la tête vide de mon ordinaire, la tête pleine de mon
extraordinaire rencontre.
Nous nous sommes revus plusieurs fois. J'ai négligé
mon travail. Elle est redevenu, du moins je le suppose, une fille
aimant la vie ayant bien moins l'envie de tout foutre en l'air et
de se foutre en l'air. Ses sourires étaient moins cyniques.
Elle m'aimait bien, elle était un peu amoureuse de moi. J'étais
fou d'elle.
J'ai fait en sorte de gagner quelques minutes de plaisir de vivre
en la voyant quelques minutes de temps bien réel. J'ai connu
la belle ivresse, la belle folie d'une passion muette. Elle s'est
mise à me parler davantage, de voyage, de Mexique, d'une
vie ailleurs ; loin de tout, loin de la merde. Je me suis bien gardé
de lui dire que ce sont les hommes qui sont moches et que partout
il y en avait, partout il ne faisait pas bon vivre. A quoi bon lui
abîmer son illusion ? Ses yeux pleins d'espoir étaient
beaux à voir. Je m'en suis gavé sans jamais en être
rassasié. Je la respirais à plein poumon. Elle m'a
demandé de partir avec elle. J'ai eu mes heures de rêveries.
Je me voyais sous le soleil à vivre au jour le jour. Quand
je revenais à ma petite réalité du soir, j'aurais
voulu avoir à reprocher quelque chose de grave à mon
épouse. J'aurais voulu avoir un argument choc. Mon mariage
est un mariage réussi, n'est-ce-pas ? Je pourrais éventuellement
lui dire que c'est insupportable, qu'elle jette les couteaux économiseurs
avec les épluchures de légumes. Je pourrais lui dire
que d'acheter une dizaine de couteaux par an c'est une conception
négligente de l'argent du ménage ! Je ne suis pas
sûr d'être crédible ! En dehors de cet épineux
problème de couple, je n'ai rien à reprocher.
Peu à peu je perdais pied, peu à peu j'ai ressenti
des convulsions érotiques à songer à cette
rencontre maudite ! J'avais envie d'elle le jour. La nuit, je caressais
ma femme avec l'envie de crier un prénom autre que le sien.
Je me suis servi du corps de mon épouse pour me vider le
sexe du trop plein de désir. Je l'ai trompée entre
ses cuisses pendant des mois. Pendant des mois j'ai connu des insomnies
éprouvantes par peur de prononcer une parole de trop tant
mes obsessions envahissaient mes rêves. La passion est devenue
folie, pour éviter je ne sais quel pire, j'ai acheté
un billet d'avion, j'ai organisé un départ pour toujours
pour cette fille de la rue. Je lui ai trouvé un travail de
baby-sitter dans une famille de diplomates.
Je l'ai mise dans l'avion avec une valise pleine d'une garde-robe
de fille heureuse comme je les imagine. Elle m'a supplié
de partir avec elle. Elle s'est envolée. Je suis allé
dans les toilettes de l'aéroport vomir. Mon corps me reniait.
Les semaines et les mois sont passés, je n'ai pas lu les
mails mexicains. J'ai changé d'adresse électronique.
Je me suis noyé dans une dépression silencieuse. Rien
n'a transpiré. On me trouvait imperturbable, toujours heureux
de vivre. Je consommais des quantités astronomiques de somnifères
parce que j'étais sûr qu'un jour mon sommeil parlerait.
Quatre années sont passées. Je suis à bout.
Je ne me guéris pas. Chaque fille que je croise dans la rue
qui ressemble quelque peu à ma passion, j'ai le cœur
qui cogne prêt à tout casser.
A l'extérieur tout est parfait, je suis un homme qui a réussi.
A l'intérieur je souhaite mourir d'une crise cardiaque pour
disparaître honorablement et n'être soupçonné
de rien. Par lâcheté certainement et pour que l'on
pleure un homme heureux, un homme parfait et que ma femme croit
encore qu'il existe des hommes parfaits et qu'elle refasse ainsi
sa vie avec cette espérance en elle.
Loïc
Loïc, j'admire votre force intérieure, car il en
faut du courage pour surmonter une telle passion avec autant d'intelligence
et de dignité.
Vous n'en n'êtes que plus beau et, au risque de vous agacer,
- oui - votre témoignage laisse espérer que de vrais
hommes existent encore...
Alors, ne vous sentez pas accablé, ni sacrifié dailleurs,
je suis sûre que votre geste sera un jour récompensé.
Nina
Monsieur, mes doigts tremblent d'émotion autant pour
la qualité d'écriture de votre témoignage que
pour ce parcours de douleurs .
Bonjour Loic,
J'admire beaucoup votre courage et l'amour que vous ressentez pour
votre famille.
Je pense que ce qui vous arrive, c'est que vous en avez marre de
la perfection de votre vie.
A mon avis, vous devriez rompre ce routing dans votre vie.
Pensez à des choses que vous auriez envie de faire pour changer
et proposer les à votre femme.
Bonne chance.
Rina
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